La blague de l’année

Non, 2008 n’a pas été une année sinistrée pour le hip hop. Pourtant, on aurait pu avoir des doutes sur la santé du cadavre. L’écart entre la frange qui cuit sous les projecteurs et celle moins exposée qui se gèle dans le métro est de plus en plus marqué. La première est un peu sclérosée -côté lyrics c’est l’électro-encéphalogramme plat- même si quelques audaces sonores laisse un certain espoir (d’aucuns y verront surtout une sévère popisation prompte à faire défiler la maille —mais soyons éhontément naïfs, c’est meilleur pour le moral). L’exemple parfait étant Lil’Wayne, avec son sympa Carter III, mais dont l’intérêt s’effiloche rapidement au fil des écoutes… et l’imposture devient flagrante en live. Alors qui? Common? Ludacris? T.I? Bof… Jay-z reste peut être le seul dans cette catégorie, avec son American Gangster (ah, c’était en 2007, bon…). Il y a bien sûr les vieux briscards de Public Enemy (How to Sell Soul…), Q-Tip (le génial The Renaissance -après tellement d’embûches et d’albums annulés!) et EPMD (We Mean Business) qui tirent leur épingle du jeu, mais on ne peut pas dire qu’ils font souvent la couv’ (ce qui dans le cas de P.E. est un scandale vu le niveau de leur millesime)
Mais en fouillant un peu (voire beaucoup car les magazines français, type Inrocks continue d’ostraciser le rap*), combien de Black Milk (Tronic), Jean Grae (Evil Jeanius), Moe Pope & Headnodic (Megaphone), Prolyphic & Reanimator (The Ugly Truth), Jake One (White Van Music), Evidence (The Layover EP), Reks (Grey Hairs), Guilty Simpson (Ode to the Ghetto), Elzhi (The Preface), DJ Revolution (King of the decks), Termanology (la mixtape If Heaven Was A Mile Away), Illa J (Yancey Boys) ou Foreign Exchange (Leave It All Behind)… Sans oublier l’un des disques les plus frais et sincère depuis des lustres : Intuition, Stories about Nothing…
Côté français, rien, comme chaque année… Ah, si! Pardon, l’habitude. Dela, avec Change of Atmosphere. Evidemment, ce n’est disponible qu’au Japon. C’eût été trop beau.
Bien sûr j’ai gardé le meilleur pour la fin. Kanye West et son virage Human League. Pourquoi pas. Le disque s’écoute. Un désastre en live aussi, mais on a l’habitude maintenant. Mais c’est surtout la naissance d’un nouveau style musical, d’après le magnat hipster himself, enfin, d’une nouvelle danse : la valse hésitation sur l’air de “être ou ne pas être hip hop?”. Mais après les mines boudeuses qui ont accueilli ses “Je n’écoute plus de hip hop” et “Je ne veux pas être le 10 000 ème artiste hip hop” Kanye nous a vite fait le coup de “Mais non c’était juste une blague, héhé” (rire embarrassé)… Depuis, je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrête pas de penser à Miles Davis. L’oeil noir, il disait ne pas faire de Jazz et quand il disait ça, étrangement, ça sonnait comme “Fuck You” !
(*) S’ils savaient que David Foster Wallace a écrit un livre sur le Hip-Hop en 90, Signifying Rappers, peut-être leur racisme intellectuel se teinterait-il au moins d’intérêt condescendant?