SMAK My Bitch Up
L’exposition Guillaume Bijl qui vient de se terminer au SMAK n’apportait pas forcément grand chose à ceux qui connaissaient déjà son travail. Depuis longtemps déjà, Bijl suit la même ligne en écrivant des variations sur les dispositifs d’exposition et d’accrochages, en ne se restreignant pas au monde de l’art : dispositif muséal (la vie quotidienne des hommes préhistoriques), commerciaux (son fameux supermarché -ici seulement visible en vidéo) ou encore sociaux (podium de l’élection Miss Flandres, club VIP)… Dans les salles peu fréquentée du SMAK -fréquentation toutefois normale pour un musée de ce type, tout prend une dimension morbide, voire effrayante, digne de Shining. Ce qui fait de Guillaume Bijl un artiste marquant et non pas un faiseur récitant son petit manuel du ready made, c’est un peu la réversibilité de ses postulats : certes il met en lumière la dimension morbide et sadique de la consommation et du commerce, mais le musée, lieu détaché du monde et sans vie, ne constitue pas une alternative.
La pièce la plus réussie à cet égard est la Flanders Expo, une installation que Bijl a réalisé exprès pour le musée : la partie centrale du rez-de-chaussée est occupée par des panneaux J-C Decaux affichant les pubs qu’on pouvait voir dans la rue au même moment et par des stands de magasins ou de marques. Au stand Phillips, un couple s’arrête un peu plus longuement devant les téléviseurs. Quelque chose de crucial se passe là. “Aurea, la nouvelle gamme donne une autre dimension à la télé” (voix cristalline). En gros, autour de l’écran un cadre diffuse des lumières de couleurs et d’intensités variant en fonction de l’image. Le design est sobre, c’est presque aussi beau que le requin de Xavier Veilhan. Mais celà ne s’arrête pas là. Bijl choisit de montrer l’appareil avec son support promotionnel, un court métrage de Wong Kar-Wai, tourné en fonction de ces capacités techniques inédites. Il fallait bien un cinéaste superficiel et naif pour mettre en valeur ce qui n’est guère qu’une lanterne magique. Le film en lui-même est assez horrible et montre Wong Kar-Wai dans ses pires travers, le consacrant finalement plus héritier de Beneix et Besson que de Godard ou Carax… Mais là n’est pas le plus important. Ce qui fait que l’on s’arrête particulièrement sur ce stand ce n’est pas seulement parce que la narration est toujours un puissant attracteur ni parce qu’un dispositif transparent se redonne à voir (comme aux premiers temps de la télé où l’emerveillement tenait autant au contenant était aussi important que le contenu), mais parce que rarement tant de niveaux ont été intriqués en un seul point : le dispositif de Phillips, le film de Wong Kar-Wai, le disposititif -emprunté de Bijl -voire celui du SMAK, d’autant plus qu’aucun de ces niveaux n’est clairement défini ou étanche aux autres. Peut-on vraiment en tout bonne fois définir ce qui relève du commerce, du “créatif”, de l’innovation ou de l’art. Par exemple, l’intention de Phillips(1) est avant tout commerciale, mais elle s’accompagne aussi d’une certaine vision de la technologie et d’un certain rapport à l’art -Wong Kar-Wai est présenté comme un réalisateur “d’avant garde”. Sans compter ce qui en l’occurence dans cet objet échappe à la marque : que l’idée reste assez archaïque malgré la prouesse technologique; qu’elle s’inscrit dans cette mode déjà ancienne des prestigieux courts-métrages promotionnels etc… Bijl quant à lui ne produit pas forcément de nouvelles formes, mais en étant réceptif aux objets du monde, il accueille leurs évolutions qui apparaissent démultipliée dans le dispositif de monstration muséal.
(1) En outre, comme au sein d’un équipe de cinéma, il serait naif de voir “Phillips”, de la recherche technologique au marketing, comme un ensemble homogène.

