“On dirait pas…du tissu?”

Harald Thys & Jos De Gryuter

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Retour sur deux artistes marquant de la scène artistique belge. Un interview non publié réalisé à l’occasion de leur invitation au Plateau Frac IDF par François Curlet (en septembre / octobre 2007). A cette occasion, ils avaient repeint le lieu d’un gris souris que l’on ne connait qu’après avoir passé quelque temps à Bruxelles… Cet écrin mélancolique et absurde accueillait entre autre une vidéo et des photos, à propos desquels ils s’expriment dans la discussion qui suit. 

 

 

Harald Thys : C’est une installation où tout est en rapport. Les photos existaient déjà depuis 2 ans. Et le film, est en fait un seul travail. C’est une version différente de celle présentée à Anvers (au Mukha ndlr), on a coupé des parties qu’on va réutiliser dans un autre projet. Pour le reste, on s’est inspiré indirectement des photos pour faire le film. On pourrait même dire inconsciemment. Et puis on avait déjà les costumes.

Jos de Gruyter : On s’est inspiré des personnages des photos pour faire le film. Les chapeaux, les bottes en caoutchouc étaient là pour créer une ambiance de fête, de carnaval, comme quand on est enfant. On avait une sorte de structure pour le film, mais sur place on a beaucoup improvisé. On a jeté près de 50% de ce qu’on avait tourné.

H : On avait envoyé un dossier assez précis au Fond Flamand de Cinéma. Et on leur avait demandé de l’argent pour faire un voyage en Allemagne. On a suivit le chemin du IIIème Reich qui passait par Nuremberg, Dachau, Munich et qui mène à  Welchergarten, là où se trouve le nid d’aigle d’Hitler. Et ce voyage, inconsciemment nous a inspiré beaucoup. Je ne peux expliquer ça très clairement, mais c’est un voyage qui était très utile pour le film. On a pris des photos, mais plus comme un travail de recherche, des racines et des restes du IIIème Reich. Cela se traduit dans le film par une force supérieure, presque autodestructrice, qui aplatit tout, qui avale tout au fond d’un puit, d’un trou noir.

J : C’est aussi une imagerie très flamande. Et aussi une imagerie du Moyen Age.

H : On s’est inspiré de photos prises dans des hôpitaux psychiatriques à l’occasion de Noël ou Saint-Nicolas, où les patients étaient déguisés en Saint-Nicolas ou en Père Fouettard. Des patients habillés en saints. Ce qui était intéressant c’était ce besoin d’être dans la norme, et en même temps leur maladie crée une image du monde qui est à 1000 km de ce qui acceptable. Il y en avait un qui pensait être MTV ou qui avait MTV dans son ventre. Un autre pensait être Jesus et avoir 400 ans. Ils sont persuadés de ça et en même temps ils jouent des personnages très médiocres, très acceptés. Et quand tu regardes ces photos, tu vois une sorte d’absence. Dans nos photos les gens sont déguisés sans vraiment avoir été préparés à ça, cette dualité, ce doute, cette multiplicité d’interprétation nous intéresse…

J : Les photos sont prises dans le noir total, avec un flash. Les acteurs sont fixes et attendent qu’on presse le bouton. Ils ne sont éclairés que par le flash. Donc c’est très posé, mais en même temps, il y a quelque chose qui se passe. Le noir acquiert aussi une véritable présence. Ca pourrait être un film. Dans le film, on avait plein de passage avec des actions, mais on les a retirer pour garder pour se concentrer sur les poses et les regards.

 

black and white photograph from: ‘Travaux Photographiques’, a series of 22 photos (courtesy galerie Aliceday)

 

H : Il y a un lien avec le contexte flamand même si ce n’est pas voulu. Les politiciens flamands, leurs messages et l’esprit que la Flandre montre au monde extérieur nous fascine beaucoup. C’est à la fois l’archaïsme du Vlaams Blok, ou les politiciens soit disant progressistes, qui témoignent d’un état d’esprit tres autiste. La force de gravité est ici beaucoup plus forte qu’avant. Quand on revient de voyage, tout est si lourd. Les maisons tiennent non pas à cause de fondations, mais de leur propre poids, du poids des pierres. Le point central du film est un monologue de 5 min. Maintenant tu vois le visage de quelqu’un, avec un zoom out. Une personne avec un sourire, entouré de gens qui l’écoutent. Mais il ne parle pas. Par dessus l’image, il y a un monologue qui parle de souris sautantes qui ont attaqué une ville en Russie.

J : Je suis sûr que cette légende a du exister quelque part…Cette voix totalement détachée crée une sorte de confusion. On ne sait plus qui parle.

H : Si la voix est collé sur l’image qui est muette à la base, cela laisse plus de place à l’imagination, l’espace devient abstrait…

J : Et on a plus de liberté comme ça. Si les dialogues sont écrits et qu’il s’agit de vrais personnages, on a moins de liberté. On préfère une matière plus malléable. Dans La casserole, on a enregistré des voix en direct, puis on a utilisé nos propres voix à la place.

H : Quand on regarde d’anciens films allemands des années trente ou bien alors de films américains de l’époque doublé par des allemands, c’est très intéressant car on n’étant presque pas de bruitage .Tout ce qui n’est pas très important n’est pas entendu. Il y a un silence qui entoure les voix et à cause de cela elles sont très isolées . C’est comme une voix divine ou une voix extérieure qui fait dire des choses à des gens qui n’ont pas la volonté ou le pouvoir de dire ça.

 J : Parfois il y a l’ambiance très faible et une voix très présente, qui crée un atmosphère d’oppression. Tu n’as plus le choix.

H : On se dit des fois que si l’extrême droite arrivait au pouvoir on aurait du travail tout de suite. On serait invité à faire des documentaires tout de suite. Parfois à la télé, il y a des émissions politiques où les parti ont une heure , un demi heure. Les reportages tournés par le Vlaams Blok étaient très similaire à ce qu’on fait : un type du parti, maquillé en marocain, avec une perruque.

J : On a fait une photo dans cette série, un type déguisé un peu en marocain, avec des grosses baskets qui regarde un peu comme ça, d’un air suspect. Mais on l’a pas montré car c’était trop… ambigu…

H : Ce qui nous intéresse, c’est la peur, tout ce qui peut provoquer la peur : les monstres, le monde extérieur, ce qui fait « bouh !» (accompagné d’un grimace très flegmatique, ndlr) ce qu’il y a dans le noir, derrière un coin. Et d’autre part, tout ce qui est dans le noir, c’est leur obsession pour faire peur (l’extrême droite, ndlr) : que ce soit des choses inconnues, des marocains… qu’ils sont toujours là, derrière un coin, que quand tu te promènes dans des quartiers louche, il y a toujours un type qui t’attend… C’est tellement ennuyeux… Ces temps-ci, l’obsession tourne autour de gens d’Al Qaeda, qui dans le Nord de la France, ont essayé de poser des bombes sur les voix du TGV. Alors les gens s’imaginent qu’il pleut, qu’il y a une camionnette avec des suspensions un peu cassée, et qu’il y a deux méchants qui se frottent les main en ayant une idée géniale pour faire tout sauter. Mais en fait, ils se sont fait prendre tout de suite. Alors nous on imagine des personnages très idiots mais persévérants et têtus, qui font toujours la même chose.

J : Ce n’est pas vraiment Docteur Mabuse, ce sont plutôt des idiots qui sont aussi idiots que leurs victimes. C’est documentaire non ?

H : Oui, dans le contenu c’est documentaire, on peut dire ça… Les objets qu’on utilise dans l’expo ont aussi une fonction documentaires. Cela provient de magasin de seconde main, en Flandres où l’on trouve des objets traditionnels très typique.  Mais on travaille toutefois avec des personnages. En fait il n’en reste pas grand chose dans le film final mais ça aide à la construction. On écrit des pages et des pages sur les personnages mais on les garde pour nous. On n’utilise que des acteurs non professionnels, ou plutôt des gens qui ne sont pas acteur et on leur donne des consignes : « toi tu feras le méchant », « toi tu es très triste, tu n’arrête pas de pleurer » etc… mais on n’explique rien d’autre aux acteurs. On superpose des personnages sur des gens qu’on connaît, notre famille ou bien nos amis. On les habille. C’est un peu comme quand tu es enfant : dans le jeu les choses se font très vite et tu n’as pas vraiment le temps d’incorporer. A cause de cela et parce qu’ils ne sont pas habitues, cela crée des tentions et dans ambiguïtés intéressantes : entre un certain naturel et le jeu, entre la pose et l’action… Il y a des acteurs qui était très mal à l’aise, il était là pour nous rendre service mais il demandait tout le temps quand il allait pouvoir partir. Alors on lui a dit, juste après celle là c’est la dernière. Et ça se voit à son attitude dans la prise et c’est quelque chose qu’on n’aurait  jamais pu obtenir si on avait cherché à le faire. 

 

Rédigé par florentdelval

juillet 4, 2008 à 10:16

Publié dans expo

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